La société des tyrannies douces-amères et l'État-Nation à l’encan (I)
Les révolutions, incontinentes dans leur hâte hypocritement généreuse de proclamer de nouveaux droits, ont toujours violé, foulé, détruit le droit fondamental de l’homme — si fondamental qu’il est la définition même de sa substance — le droit à la continuité.José Ortega Y Gasset, La Révolte des masses, 1929
Je n’ai jamais vu aussi peu de liberté intellectuelle qu’à notre époque. Aujourd’hui, toutes les institutions, les universités, les médias d’État sont en proie à la même idéologie progressiste. L’opinion dominante n’a plus d’ennemis.Pierre Manent, Le Figaro, 14.10.2022
Toute civilisation exténuée attend son barbare, et tout barbare attend son démon… Tant qu’une nation conserve la conscience de sa supériorité, elle est féroce, et respectée ; dès qu’elle la perd, elle s’humanise, et ne compte plus.
Emil Cioran, De l'inconvénient d'être né, 1973
L’insurrection des Gilets-jaunes contre l’extorsion fiscale, la vie chère et l’arbitraire, la révolte des paysans accablés de charges, de normes et d’obligations, la pandémie de Covid et ses dispositions inouïes, dignes de Kafka, Orwell et Jarry réunis, la délinquance et les violences “Orange mécanique” contre lesquelles la répression policière et judiciaire est à géométrie variable, la confiscation de la vie démocratique par l’Exécutif au détriment du Peuple souverain, les émeutes urbaines et la loi des caïds et qadis dans les quartiers immigrés et les zones de non droit, l’alliance contre-nature entre le wokisme, le néo-féminisme, le genrisme et l’islamisme, le séparatisme et le communautarisme qui en résultent, enfin, le clash des civilisations, avec l’islamisation barbare et archaïque du monde au détriment d’un Occident repentant et honteux, et Israël qui est à l’avant-poste du combat civilisationnel et continue à défendre les prérogatives de l’État-nation: le présent rapport tente de faire état de la transformation, en ce début de XXIe siècle, du paradigme social-libéral dans le modèle de démocratie libérale sous l'effet de deux forces d'une puissance redoutable:
- une force interne, auto-engendrée, liée au désordre intrinsèque au libéralisme, dans ses composantes de société des individus et de société de marché, et en raison de la reprise en main par l’État avec l’aide des nouveaux corps intermédiaires (firmes mondialisées, associations subventionnées, leaders médiatisés, ONG transnationalisées, OIG sans souveraineté), sans qu’un ordre stable et durable pût être rétabli par eux, parce que les nouveaux acteurs ne sont pas fondés à se substituer à des États qui souffrent d’un défaut de crédibilité, et aux gouvernements qui manquent de légitimité, parce que l’État sans la Nation et le Gouvernement sans le Peuple n’ont plus de boussole ni de guide.- une force idéologique externe, apparue depuis vingt ans, d'une puissance longtemps minorée, tenant à la résurgence des idées socialistes, ou de surgeons abâtardies de celles-ci, après l'effondrement dans les années 1940 et 1950 de la variante fasciste, et dans les années 1980 et 1990 des variantes communiste et social-démocrate du socialisme autoritaire, et leur investissement dans de nouveaux champs du social (ou du sociétal), en poussant paradoxalement à leur paroxysme la logique de la société de marchés et de la société des individus dans un mariage libéral-libertaire antagoniste et entropique, produisant ce mélange nihiliste de différenciation individuelle et d'indifférenciation sociale: droit-de l'hommisme, humanitarisme, sans-frontiérisme, racialisme, écologisme, immigrationnisme, néo-féminisme, indigénisme, wokisme, transexualisme.
Ces idéologies nouvelles sont les héritières des idéologies totalitaires du 20e siècle mais recentrées sur l’individu narcissique, obsessionnel et taré. Elles ont pour projet de déconstruire et détruire tous les repères, toutes les institutions, toutes les structures, toutes les cultures, toutes les traditions de l'Occident, dans une utopie de tabula rasa révolutionnaire qui dépasserait les expériences d’Homme nouveau, d’État nouveau, de Société nouvelle des totalitarismes, pour nous mener à une constructibilité, une substituabilité et une interchangeabilité sexuelle, ethnique, culturelle et professionnelle généralisée, en niant la génétique, la biologie et l'évolutionnisme darwinien, pour aller vers le métissage et la créolisation indistincte, et une différenciation de chacun d’autant plus grande que l'Individu se rêve en majesté, avec son Moi narcissique, ses instincts et ses désirs, et son grégarisme primaire (couleur de peau, clan, tribu), une fois que Nation, Peuple, État, Famille, Religion auront disparues et que les appartenances biologique, sexuelle ou ethno-culturelle auront été socialement (re)construites au profit des ethnies et croyances les plus conquérantes. Leur projet de destruction-reconstruction est terrifiant, se servant des pires composantes de la société des individus et de la société de marché, et en fait du libéralisme, pour nous mener à son opposé: une tyrannie socialisante.
Je me place dans la tradition libérale du 19e siècle, conservatrice et libérale aujourd'hui, un conservatisme libéral dans l'ordre de la politique, dans lequel le libéralisme économique et le libéralisme social restent sous la tutelle du politique, tradition qui fut de droite et de gauche, et qui l’est encore aujourd’hui (par exemple si l’on compare les accords et désaccords entre Pierre Manent et Marcel Gauchet) et qui eut pour modèles Locke, Montesquieu, Condorcet, Benjamin Constant, Guizot, Tocqueville, Renan, Stuart Mills, Ortega y Gasset et Aron et en politique Disraéli, Churchill, de Gaulle, Adenauer, Eisenhower. Les idées libérales comme les idées socialistes ou conservatrices ont fluctué selon la géographie parlementaire, le spectre général des idées (le conservatisme plutôt à droite et le socialisme plutôt à gauche, et le libéralisme naviguant au milieu) et le déplacement de la summa divisio: le libéralisme a été de gauche pendant la première moitié du 19e siècle, au centre de l’échiquier politique au 20e siècle et à droite aujourd'hui. Nous sommes à présent sous la gouverne d'un paradigme résultant de la synthèse sociale-libérale héritée du XIXe siècle libéral et du XXe siècle socialiste.
Introduction
La première mondialisation libérale (1885-1914/1929) avait suscité, outre des novations technologiques et industrielles extraordinaires, une ébullition intellectuelle, artistique et culturelle sans équivalents dans l’Histoire sur une si courte durée, que les termes de Belle Époque et d'Années Folles avaient bien résumés tout autant que des désordres politiques, économiques et sociaux sans précédents. La remise en ordre de la première mondialisation libérale aura été à l’échelle des défis qui étaient à résoudre, en débouchant, aux termes d’une phase impérialiste, d’une guerre mondiale et d’une crise économique majeure, sur un nouveau paradigme libéral-social fondé, quant au régime de production et au fonctionnement de l’État, sur le fordo-taylorisme, le keynésianisme/ordolibéralisme et le providentialisme social, incarné dans l’État-nation social des Trentes Glorieuses (1945-1975).
Rien de tel avec la deuxième mondialisation libérale commencée en 1990. Pas d’effervescence intellectuelle, pas de grandes novations artistiques, pas de bouillonnement culturel et pas même, pour l’instant, d’innovations susceptibles de bouleverser considérablement nos vies, les nouvelles technologies de l’information et de la communication, ou leurs supports digitaux, n’étant jamais que dans la continuité de l’émergence au XXe siècle de la radio, de la télévision et de l’ordinateur, mais au contraire, un nivellement, un appauvrissement, un effondrement des capacités cognitives et morales, et même des régressions majeures en regard des mouvements d’émancipation, de rationalisation, de libération à partir de la Renaissance et des Lumières, par l’envahissement de la technique et de la raison instrumentale à tous les domaines de la pensée, la marchandisation généralisée du vivant et des transformations anthropologiques inédites de notre espèce dont le développement des GAFAM est le signe le plus spectaculaire et le plus effrayant .
Un nouveau modèle d’équilibre entre forces de désordre et puissances d’ordre tarde à se mettre en place, si ce n’est sous un mode autocratique dans les régimes illibéraux, et des tyrannies du quotidien qui nous pourrissent la vie dans nos démocraties libérales. Nous vivons pour le moment dans le pire des deux mondes, avec des désordres que ne sauraient corriger “l’autoritarisme incontinent” (Marcel Gauchet) d’États devenus impotents. Et la sécurité des gens et la liberté des personnes en paient le prix, dans des sociétés anarcho-tyranniques et proprement schizophréniques, fortes avec les faibles et faibles avec les forts, à la fois sécuritaire et sécuricide, libertaire et liberticide, égalitariste et inégalitaire, qui tiennent d’Hobbes, de Jarry et d’Orwell en même temps: une société de tyrannies douces-amères, avec ses quatre figures tutélaires, comme les chevaux de l’Apocalypse: Big Brother, Big Mother, Big Other et le petit dernier que j’ai baptisé Big Mother-fucker.Le XVIIIe siècle fut celui du conservatisme, mais à son stade final, et en fait, de la fin des régimes hiérarchiques et traditionalistes immémoriaux. Le XIXe siècle fut celui du libéralisme, et de l’acmé du régime politique qui s’en réclamait, la démocratie libérale, sachant que les idées libérales n’ont cessé de travailler les sociétés européennes après l’impulsion initiale donnée par Hobbes et Machiavel. Le XXe siècle a vu le triomphe du socialisme né au siècle précédent, dans ses formes démocratiques, autoritaires ou totalitaires, aussi bien au travers du socialisme de gauche qui se réclamait de la Classe que du socialisme de droite qui se prévalait de la Race. La fin du socialisme à partir des années 1960 a remis en selle les idées libérales mais c’est un libéralisme transformé, pour ne pas dire perverti, par rapport à celui du XIXe. Nous sommes en définitive dans une phase transitoire: le nouveau paradigme tarde à se mettre en place, mais tout laisse à penser qu’il prendra les traits de ces tyrannies douces et amères que nous voyons déjà sous nos yeux, sous l’égide d’une oligarchie mondialisée, ni démocratique ni libérale.
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