Les événements majeurs que j’ai décris dans mes rapports No 0 et No 8 nous ont fait déboucher sur un nouveau paradigme anarcho-tyrannique, qualifié par moi de tyrannies douce-amères, avec un État fort avec les faibles (les gilets-jaunes, la France bien élevée qui se lève tôt et paye d’écrasants impôts) et faible avec les forts qui font régner la terreur, l’anarchie et la violence: hygiénisme sanitaire autoritaire absurde et débilitant (gestion du Covid, confinement, pass-vaccinal), restriction des libertés publiques et criminalisation des opinions non conformes (atteintes aux droits de manifester et de s’exprimer, empêchements du Parlement, fascisation et extrème-droitisation des adversaires), réingéniérie managériale de l’État (affaire des cabinets-conseils et de McKinsey), devoir de réserve des fonctionnaires utilisé comme bâillon (ma propre révocation de la fonction publique), wokisme insurrectionnel et conquête africano-musulmane (nupésition de la vie politique, émeutes urbaines ethnico-religieuses, violence “Orange Mécanique, antisémitisme sous couvert d’antisionisme), néo-féminisme débilitant et haineux, néo-écologisme obscurantiste et violent.
- Retour des féodalités et République des intérêts particuliers
Les féodalités et les politichiens des partis étaient les ennemis jurés du général de Gaulle qui entendait restaurer l’autorité de l’État contre le pouvoir des féodaux qui minaient le pays : « Nous n’avons jamais permis que l’État se prosterne devant les féodalités. Je ne l’ai jamais admis et je ne l’admettrai jamais » confiait-il à Peyrefitte après la grève des mineurs de l’hiver 1963 cassée par les réquisitions décidées par lui.
De Gaulle se plaçait dans les pas de Richelieu, de Mazarin, de Colbert et même de Guizot et Gambetta, pour faire prévaloir l’intérêt général, même au prix d’une répression brutale, sans émois, des intérêts particuliers, avec en sus, une probité de janséniste et une intégrité de moine-soldat. De Gaulle se disait « révolutionnaire » dans ses efforts de modernisation. Quoique conservateur par les idées et les références idéologiques et littéraires, en 1789 de Gaulle eût été, comme Tocqueville et à côté de Condorcet, dans le camp réformateur pour purger la France de ses archaïsmes féodaux et rétablir la France dans sa grandeur éternelle.
François Sureau, lors de son discours de réception au fauteuil de Max Gallo, à l’Académie française, le 3 mars 2022 dénonça, devant les personnalités placées devant lui, dans le style flamboyant d’un hussard portant le béret vert des légionnaires et arborant le verbe fleuri d’un commis d’État devenu grand avocat, l’abandon par notre pays des grandes vertus civiques et du goût de la liberté. Après la « République des partis » (sous la IIIe et la IVe République) et la « République de l’État » (sous la Ve République gaullienne) serait advenue la « République du néant » selon le nouvel académicien.
Le néant macronien est celui d’un invertébré qui n’a pas d’idées qui le tiennent droit, mais un néant habité, non un no man's land sans rien, un néant peuplé d’ombres effrayantes, comme dans une salle des pas perdues d’une gare traversée de courants d’air, de toute la foule des profiteurs, des accapareurs, des corrupteurs et des courtisans. C’est “la République des intérêts particuliers » : lobbies et groupes de pression qui font le siège des institutions, cabinets-conseils corrupteurs et firmes marrons, associations prête-noms et laboratoires bidons, groupuscules partisans et idéologues militants, politichiens veules et syndicats de cartons ; toute la cohorte des saigneurs de la guerre, des grands féodaux, des barons voleurs et des petits féaux. Alain Peyrefitte, à la fin du premier tome de C’était de Gaulle rapporte ce propos du Général le 24 avril 1963: « Voyez-vous, il ne faut jamais privilégier un groupe sur la nation, ni sacrifier l’avenir pour surmonter un embarras du présent. Le salut du pays avant tout. Primum omnium salus patriae ». De Gaulle lui avait déjà confié, dès le 5 mars 1959 : « Mon rôle est de réduire les féodalités qui menacent l’État ».
- Ces idéologies qui gangrènent l’État
Dans mes rapports 2 et 3, en 2018, je ne parlais ni de wokisme ni d’islamo-gauchisme ni de cancel culture (dont la traduction exacte devrait être “culture de l’élimination” en regard de l’extrême violence morale et physique, de nature totalitaire, de ces idéologies) mais j’avais su percevoir, sans bénéficier d’informations privilégiées, l’emprise de ces phénomènes, sans user des qualificatifs qui deviendront populaires quand Jean-Michel Blanquer et Frédérique Vidal les reprendront.
Les idéologies wokes (diversitaire, néo-féministe, islamo-gauchiste) sont héritières d’un marxisme-léninisme repeint aux couleurs des théories de la domination (Bourdieu), de la French Theory (Foucault, Derrida, Deleuze) et de la critique anti-capitaliste et anti-libérale de l’école de Francfort (cf. Pierre Valentin, Comprendre la révolution woke) aidés et soutenus par tous ceux qui détestent l’État-nation en général et la Nation française en particulier, et tiennent pour infâme le Peuple français entendu comme peuple-souche porteur d’une histoire et d’une culture millénaire.
Les idéologies woke s’inscrivent dans la lignée des pires abominations totalitaires du siècle dernier (Homme nouveau, essentialisme de la Race et de la Classe, génocides, pseudo-scientisme, lyssenkisme, constructionnisme social) et de nombreuse tyrannies à fondement religieux qui les ont précédées (Inquisition, Savonarole, Cromwell, Terreur révolutionnaire) comme si on n’en avait toujours pas fini avec les “religions séculaires” (Aron, Arendt, Gauchet) et comme si on n’en avait pas fini avec les totalitarismes, ou plus exactement avec les mécanismes idéologiques totalitaires, ou “le totalitarisme sans le goulag” selon Mathieu Bock-Côté, dont je partage, depuis que j’en ai vu les effets, grâce à mon expérience canadienne entre 2004 et 2013, la même approche concernant “le régime diversitaire”.
Compte tenu de l’extrême rapidité de leur diffusion grâce aux nouvelles technologies de l’information et de la communication, et par le fait même que les institutions comme l’école, les associations subventionnées et les médias d’État en sont les principaux propagandistes, et de l’effet délétère qu’elles ont sur des cerveaux malléables et disponibles, comme lessivés par l’effondrement des capacités intellectuelles et scolaires et la massification des opinions, ces idéologies sont une menace inédite pour nos démocraties libérales et pour la civilisation européenne (et ceux qui les incarnent, à tort ou à raison: l’homme blanc hétérosexuel de culture judéo-chrétienne), peut-être plus que le nazisme qui fut vaincu au bout de 12 ans et le communisme qui était moribond au bout de 50 années.
Ces idéologies à fondement individualiste, communautariste et séparatiste et à visée mondialiste, et transhumaniste abhorrent l’État-nation, l’antiquité gréco-romaine, les Lumières européennes, le catholicisme, le judaïsme. Elles veulent tuer la Nation et affaiblir l’État, qui ne devient plus qu’un guichet dispensateur de droits et d’émoluments pour ne laisser en place que l’Individu en majesté, et les communautés d’appartenance biologique ou idéologique qu’il s’est choisies. Ces idéologies veulent détruire le monde ancien, l’Oumma musulmane ayant pour vocation, aux yeux des islamistes, de se substituer à tous les systèmes précédents d’appartenance, héritiers de deux millénaires.
I. Classe dirigeante et administration de l’État
« C’est un trait de culture qu’après chaque désastre la France cherche pour se réformer, à refaire d’abord son administration ». Cette citation de Jean-Pierre Chevènement, dans un ouvrage co-écrit avec deux camarades de promotion de l’ENA, titré L’Énarchie ou les mandarins de la société bourgeoise, publié sous le pseudonyme de Mandrin en 1967 n’a jamais perdu de son acuité. Chevènement était alors porteur d’un marxisme pur et dur, qui nous paraît désuet aujourd’hui, à base de nationalisations, de planification et d’étatisation à outrance, et de lutte du prolétariat contre le capitalisme et les bourgeois -c’était le programme du CERES, le mouvement qu’il dirigeait au sein du PS, qui l’emporta en 1981 jusqu’en 1983, sur celui plus libéral de Rocard au nom de “la rupture” voulue par François Mitterrand- mais sa critique de l’énarchie, d’une acuité redoutable, servie par une plume acérée, n’a jamais rien perdu de son actualité, au point que la mort de l’ENA, décidée par Macron, mais que d’autres énarques archétypiques comme Fabius et Juppé avaient appelé de leurs vœux, en a été l’aboutissement naturel.
La suppression de l’ENA, non pas pour faire plaisir aux gilets-jaunes comme cela a été dit mais tout simplement parce que: 1) cette école ne remplissait plus son rôle, telle que défini en 1945 par le général de Gaulle et Michel Debré, et que de réforme en réforme, il était devenu évident que l’ÉNA n’était pas réformable et qu’il fallait la refonder 2) destinée à sélectionner, formater et former (si peu) l’élite politico-administrative, elle en était venue à incarner l’arrogance, la pusillanimité, la lâcheté, la déconnexion avec la réalité et la France d’en haut à laquelle les Français attribuent à juste titre la responsabilité du déclin si ce n’est l’effondrement du pays; 3) enfin le Chef de l’État avait une raison personnelle à faire disparaître l’ÉNA: par son arrogance, par son mépris, par ses manières il en était venu à incarner tous les travers de cette école en concentrant sur sa personne toutes les détestations des Français.
Celui qui a aussi été la première incarnation du souverainisme, mais d’un souverainisme de gauche, importé du Québec, qui n’a jamais vraiment fonctionné dans les faits (l’impraticabilité du projet péquiste à faire du Québec une nation souveraine est devenue patente après l’échec du second référendum de 1995), s’est rallié à Emmanuel Macron en 2022, ce qui donne un relief singulier à ses grands airs patriotiques et ses prétentions à défendre la France en tant que Nation souveraine (alors qu’un Philippe Seguin, un Philippe de Villiers, un Jean-Marie Le Pen sont restés fidèles à leurs idées), dès lors qu’il s’est refusé au souverainisme de droite et à l’abandon de son internationalisme socialisant, avec la satisfaction de rester dans le camp du Bien, quand bien même Macron était le candidat du grand capital et de la bourgeoisie qu’il conspuait dans sa jeunesse. Restent quelques formules dont on ne se lasse pas, qui vont comme un gant aux énarques, et à Emmanuel Macron justement. Car si l’ENA a passé l’arme à gauche, l’énarchie vit toujours, et se porte bien !
- L’énarchie, métaphore de la classe dirigeante à la française
Le mouvement des gilets-jaunes s’est inscrit dans une double tradition française, l’une est insurrectionnelle, héritée des jacqueries de l’Ancien Régime et des émeutes des sans-culottes contre la vie chère et la morgue des puissants, et l’autre qui puise aux sources du droit tiré de la loi naturelle sur l’exercice de la liberté de chacun et la lutte contre la servitude, et de la loi positive telle que formulée dans l’article 35 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1993 : le droit à l’insurrection contre un pouvoir tyrannique.
Comme l’hydre, l’énarchie se reconstitue à chaque fois qu’on lui coupe la tête, car elle n’est que l’un des noms du condominium politico-administratif français, de notre technostructure constitué des dirigeants de la politique, de l’administration et des entreprises du CAC 40, appuyée par une myriade d’experts de second rang partageant la même culture et les mêmes objectifs, par identification ou osmose, une classe dirigeante monolithique qui dicte ses choix à la France depuis des décennies, et plus exactement depuis 1983 et le moment singulier qui vit, sous prétexte de rigueur, nécessaire sur le plan monétaire après les surenchères dans la démagogie qui ont suivi mai 1981, le politique cédé la place à l’économique, et le double processus qui fit que l’État-nation a été remplacé par la société de marché et la société des individus, la démocratie d’élection par la démocratie d’opinion, la souveraineté populaire par une caste de saint-simoniens dont Attali, Minc ou Jouyet furent les duègnes, Pierre Rosanvallon le prophète et Emmanuel Macron le petit prince.
Il n’est besoin d’être énarque pour partager l’esprit de la technostructure, le véritable creuset des élites françaises et de leur entre soi étant Sciences Po Paris comme l’a révélé, sur le mode glauque et répugnant, le scandale Olivier Duhamel, suivant de peu le scandale Richard Descoings, et leurs suites et ramifications au sein de l’État. Hier, hauts fonctionnaires de l’État, sortis de l’ENA et de Polytechnique, ou parfois de Normal Sup, ayant d’abord transités par une grande école de commerce, ils sont passés par la toise du concours, ont été formatés à la pensée unique, ont sauté toutes les étapes d’un long et dur apprentissage sur le terrain par la grâce du classement de sortie, sont partis dans le privé pour pantoufler ou se faire avocat d’affaire aussitôt qu’ils n’auront plus rien à tirer ou à espérer de l’administration pour vendre à bon prix les talents incertains qu’on leur prête, et surtout monnayer leur carnet d’adresses, leurs réseaux et leur connaissance fine de l’État profond dont n’importe quelle grosse entreprise en française ne saurait se passer.
Aujourd’hui, les managers et les consultants des grands cabinets-conseils s’épargnent l’épreuve d’un concours de l’État, toujours difficile et aléatoire, puisqu’ils peuvent accéder directement aux instances de décision au sommet de l’État grâce aux liens qu’ils ont noués en école de commerce ou à Sciences Po Paris avec les futurs hauts fonctionnaires ou simplement par osmose quand les hauts fonctionnaires reconnaissent dans les hauts manageaires des partenaires naturels et des frères. Autre moyen: quand ils sont passés par l’ENA ou Polytechnique et qu’ils ont rapidement pantouflé, ils reviennent investir l’État, après avoir grenouillés dans le privé un certain nombre d’années, tout bardés de leurs entregent et de leurs idées, pour dicter au pays ce qu’il doit faire, comme les pontes de Mc Kinsey et de l’Institut Montaigne !
Ce n’est pas un hasard si la disparition de l’ENA et son remplacement par l’INSP, effectif depuis le 1er janvier 2022, décidée non par une loi mais un simple décret alors que la décision va impacter tout l’État, a coïncidé avec l’explosion des achats d’études aux cabinets-conseils, dont les montants ont doublés entre 2018 et 2021, et la présence envahissante dans l’appareil d’État de dirigeants venus du privé, ou de think- tanks et de lobbies « progressistes » (Institut Montaigne, Terra Nova, CFDÉtat). De même l’influence d’universitaires et militants partisans au sein des ministères (Françoise Hériter, Eric Fassin, Michel Wieworka, Pascal Blanchard, Hervé Le Bras), alter-ego des intellectuels médiatiques qui passent à la télé, ainsi que d’associations islamistes, indigénistes ou wokistes ayant pignon sur rue, actifs jusque dans les établissements d’enseignement (Osez le féminisme, Act Up, Milli Gorus, Unef, les Traoré), à qui l’on doit des politiques et des lois contraires aux principes inscrits dans la Constitution.
- De l’État-nation à la Start-up nation
Nous avons assisté à un passage de relais, à une inflexion dans la balance du pouvoir entre les deux composantes, publique et privée, de la technostructure française qui, en association avec les détenteurs de capital, les médias et la jet-set culturelle globalisée, et leur alter-ego à l’étranger, forme notre classe dirigeante. L’approche de Michel Crozier, héritée de Raymond Aron, sur le phénomène bureaucratique reste d’actualité, sauf que le match public-privé a pris une autre dimension : c’est une bataille entre l’État-nation, héritier de plusieurs siècles d’histoire européenne, avec sa dimension politique et culturelle, ses grands commis à l’ancienne et l’intérêt général qui les anime, et la Startup nation, avec ses managers motivés par l’intérêt privé et les valeurs de nature individualiste, économique et pécuniaire qui les animent.
Les valeurs positives de la libre entreprise (efficacité, créativité, fluidité, jeunesse, communication, gouvernance, réussite individuelle) ont conquis le monde, même dans les régimes communistes, mais ses travers rédhibitoires asservissent les peuples (avidité, cupidité, corruption, brutalité, narcissisme, obsession de Soi), et les effets pervers du néo-libéralisme mondialisé (sans-frontiérisme, immigrationnisme, remplaçisme global, déculturation-crétinisation, règne de l’Argent, marchandisation du vivant, métissage et créolisation suicidaire, producteur-consommateur interchangeable) heurtent de plein fouet les principes de l’État-nation sur lesquels la France s’est construite et auxquels les Français restent attachés.
Pour les Français qui construisirent la Nation à partir de l’État royal puis de l’État républicain, c’est une dépossession politique inouïe, comparable à la dépossession populationnelle, religieuse, ethnico-culturelle du grand remplacement et la dépossession économique, industrielle, scolaire, intellectuelle du grand déclassement, signant l’affaiblissement de l’État (un État obèse et apathique au bord de l’apoplexie n’est pas fort) et le dépérissement de la Nation et notre suicide comme peuple, comme culture, comme civilisation.
II. La réingénierie de l’État: Mc Kinsey et la start-up Nation
Dans leur défense pour justifier le recours aussi excessif que coûteux aux cabinets-conseils, en particulier à McKinsey, non pour du soutien technique ou technologique mais pour définir des stratégies et mettre en œuvre des politiques publiques –stratégie vaccinale contre le Covid, gestion des masques, réforme des retraites, APL, transformation du ministère des Armées, politique d’achats des établissements publics et même la politique d’immigration et l’accueil des migrants (sous l’égide de l’inénarrable Aurélien Taché)- donc tenant à des prérogatives souveraines de l’État-nation, le président de la République et les ministres les plus exposés de son gouvernement marchèrent sur la corde raide à quelques jours de la Présidentielle.
Les contre-feux allumés par le gouvernement -accusations de manipulations et de délires conspirationnistes- furent consternants. Avec deux arguments qui auraient mérité, en période électorale, de faire l’objet de poursuites, car les règles n’ont cessé d’être allégées pour d’aller vers plus d’opacité pendant le quinquennat ! Le président de la République a menti devant des journalistes complaisants ou ignorants qui lui laissèrent dérouler ses arguments et faire son numéro de probe à la vertu bafouée, dans un one man show dont il a le secret, dans ce qui reste du théâtre qui ne fait pas rire.
- Réformes Macron : plus de liberté et d’opacité, moins d’imputabilité
Les arguments avancés sont mensongers quand on sait que le gouvernement avec sa loi No 2019-828 du 6 août 2019 dite de « transformation de la fonction publique » et sa loi No 2020-1525 du 7 décembre 2020 dite « d’accélération et simplification de l’action publique », ou ASAP en bon français, n’a cessé d’assouplir les règles de passation de marchés publics, en augmentant les seuils de publicité et de mise en concurrence jusqu’à 100 000 € ou en permettant de signer des contrats reconductibles et des accords-cadres (décrets des 3 décembre 2018, 12 décembre 2019 et 23 août 2021) et d’ouvrir les postes supérieurs de l’État aux non-fonctionnaires par le biais de contrats d’emplois (décrets des 19 et 31 décembre 2019), donc sans acte administratif susceptible de recours devant la justice, en nous faisant ainsi pleinement passer à un système de spoil-system à l’américaine mais sans les règles de transparence et d’imputabilité qui prévalent aux Etats-Unis, et de réduire en même temps les droits individuels des fonctionnaires.
De plus, comme souvent dans les marchés publics d’études, il est difficile d’évaluer les prestations, surtout avec le peu de traces laissées: conseils oraux, rapports anémiques, évènementiels qui n’ont pas lieu, et il est encore plus difficile de juger si le recours aux cabinets-conseils a été justifié par un manque de ressources dans l’administration, le Code de la commande publique, aux articles R2100-1 et suivants, se contentant de préciser : « l’acheteur veille à choisir une offre pertinente, à faire une bonne utilisation des deniers publics et à ne pas contracter systématiquement avec un même opérateur économique ».
Enfin il faut savoir que les règles des appels d’offre sont souvent contournées, de manière légale ou non, sans que personne ne s’en émeuve, dans le petit monde du Conseil où tout le monde se connaît, travaille ensemble, s’admire mutuellement, s’échange des services et partage son carnet d’adresses. De manière légale, il est possible de passer par le mode des accords-cadres, et de manière moins légale il suffit de saucissonner les appels d’offre, ou d’utiliser une filiale ou un prête-nom, pour les faire passer sous les seuils de publicité et de mise en concurrence, une illégalité ne pouvant être soulevée que devant un tribunal administratif, et non devant le juge judiciaire, par un concurrent éconduit ayant intérêt à agir. L’infraction qui se cache souvent derrière une illégalité n’atterrit presque jamais devant le Procureur et encore moins devant la justice pénale.
Rappelons enfin que tout ceci n’est ni nouveau ni spécifique à la France, que le phénomène des services de conseils achetés à des firmes (McKinsey, Boston Consulting Group, Capgemini, Deloitte, KMPG) tient à l’idéologie libérale qui sacralise l’entreprise et le marché et démonise l’État, et qu’il concerne également les achats d’études faits à des laboratoires universitaires (le Cadis de l’EHESS par exemple, dirigé par un Michel Wieworka jamais avare des deniers publics pour promouvoir ses idées, comme je l’ai personnellement constaté), à des particuliers (le fameux rapport de Xavière Tibéri, épouse du maire de Paris) ou à des bureaux d’études proches de partis politiques (la fameuse affaire Urba impliquant le parti socialiste), qui n’ont cessé d’alimenter la chronique, judiciaire ou non, de ces trente dernières années.
- L’aspect systémique du scandale McKinsey
L’affaire des cabinets-conseils, arrivée opportunément avant l’élection présidentielle, recouvre un scandale d’une autre dimension par son aspect systémique. Car les consultants de McKinsey sont dans un effet miroir avec le chef de l’État et le parti En Marche, ils sont dans un rapport de fascination narcissique réciproque: proches d’Emmanuel Macron (Karim Tadjeddine, celui qui a menti aux sénateurs, fut membre de la commission Attali), employés par LREM (Paul Midy a pris le poste de directeur général), embauchés à de hauts postes de l’administration ou au gouvernement (Marguerite Cazeneuve, passée par HEC, épouse d’un conseiller d’État, responsable de la task force vaccination du gouvernement est devenue la No 2 de la Sécurité sociale en 2021 et Eric Labaye a pris la direction de l’École Polytechnique).
Il faut aussi compter avec les ramifications « tentaculaires », pour reprendre le terme de la sénatrice Eliane Assassi, à la fois professionnelles et familiales, de “la Firme” : David von der Leyen, fils d’Ursula von der Layen en est, ainsi qu’Alexandra Dublanche et Frédéric Lemoine qui travaillent pour Valérie Pécresse, ou Victor Fabius, fils de Laurent Fabius, qui en est un des directeurs associés en France, sans oublier ceux qui sont passés par McKinsey en y nouant des liens solides, comme Laurent Fabius et Bernard Arnault, ainsi que les relations d’intérêts noués par Mc Kinsey avec le Big-Pharma : Pfizer, Moderna, Johnson&Johnson. Un certain Maël de Calan a fait très fort dans le genre, résumant à lui tout seul cette « fluidité » des consultants mercenaires au sein de l’État: partenaire associé chez Mckinsey il a participé à la stratégie vaccinale du gouvernement aux côtés d’Olivier Véran, tout étant président LR du Finistère, après avoir été le dauphin malheureux de Juppé chez les Républicains en 2017 et d’avoir créé Libres en 2019 avec Valérie Pécresse !
Comble de l’horreur, les McKinsey Boys ont travaillé GRATUITEMENT pour organiser les sommets macroniens du Tech for Good et rédigé BENEVOLEMENT le programme présidentiel de 2017, ce qui conforte des suspicions de conflits d’intérêt, de collusion et de prévarication (abus d’autorité, concussion, détournement). Car s’il y a bien une chose que les consultants des hautes sphères, qui sont avec les traders de marché et quelques autres ingénieurs hi-tech, la crème de la crème des grandes écoles et des meilleures universités, ne font pas, c’est de travailler pour rien, pour la beauté du geste, sans attendre un renvoi d’ascenseur, un retour sur investissement ! L’excuse du bénévolat chez les consultants, c’est du même ordre que le prétexte du mécénat pour un emploi fictif.
Quand on aura ajouté que Mme de Montchalin, la ministre de la fonction publique, était le contraire d’une fonctionnaire (après HEC et Harvard, elles est passée par BNP Paribas puis Axa, sans compter un mari consultant chez BCG) quand elle s’est mise au service d’Emmanuel Macron en 2017, on comprend que c’est la privatisation de l’État qui est en jeu, son adaptation aux règles managériales et à l’idéologie entrepreneuriale, y compris en remplaçant les hauts fonctionnaires, peu adaptés à la modernité, voire incompétents, par des consultants et managers venus du privé.
- L’État à l’encan de la macronie
On connaissait le rôle du « pôle des milliardaires », influents ou propriétaires de médias (Bernard Arnault, Xavier Niel, Patrick Drahi, Pierre Bergé) dans la victoire d’Emmanuel Macron en 2017, ainsi que l’action décisive du « pôle des magistrats » partisans gauchisants qui déglinguèrent François Fillon, et plus récemment la contiguïté fangeuse du pôle de l’Institut Montaigne et de Sciences-Po Paris (Laurent Bigorgne, Richard Descoings, Olivier Duhamel, Frédéric Mion) dans la galaxie présidentielle. Il y a maintenant les missions troubles du « pôle McKinsey », ou l’ingérence des cabinets-conseils, au centre desquels une firme américaine ayant des liens avec l’État profond états-unien, dans les politiques publiques françaises, y compris le régalien, et même le militaire. L’État-nation à l’encan, « encan » venant du latin quantum « pour combien », c’est l’État vendu aux plus offrants.
L’affaire McKinsey n’est cependant que la partie émergée de l’iceberg qui permet de soulever le voile pudique étalé sur la corruption de l’esprit public et l’abandon de pans des politiques publiques à des intérêts privés, une privatisation de l’État qui n’est jamais que l’application concrète du concept de start-up nation. Du reste, qui a écrit la préface du livre de Thomas Cazenave, L’État en mode start-up. Le nouvel âge de l’action publique, en 2016 ? Le ministre de l’économie, Emmanuel Macron ! Cazenave et Macron ayant le même parcours –ENA, IdF et pantouflage dans le privé- et la même idéologie. Ce sont des sénateurs du PCF qui révélèrent le McKinseyGate, de même que ce sont des journalistes de l’Humanité qui réactivèrent le RothschildGate sur les revenus non déclarés d’Emmanuel Macron à Rothschild car s’il est une chose que l’on ne peut reprocher aux communistes, c’est leur sens de l’État, qu’ils partageaient du reste avec les gaullistes.
La focalisation sur les cabinets-conseils et la possibilité de corruption financière nous fait cependant passer à coté de l’essentiel sur l’État profond, à savoir la corruption morale au sein de l’État, le remplacement de l’esprit public par des coalitions d’intérêts particuliers qui ne sont pas que financiers et d’un dépeçage de l’État par des groupes partisans et des idéologues militants, de droite ou de gauche, acquis aux conceptions sorélienne, gramscienne et trotskyste d’entrisme, de noyautage et de manipulation ainsi qu’aux techniques de communication à destination des foules, de manipulation des consciences et de conditionnement des esprits, qui sont celles de la propagande et de la publicité conçues simultanément par Charles Le Bon et Edward Bernays à la même époque que celles de Sorel.
Cette corruption de l’esprit public qui gangrène l’État n’a été rendue possible que par l’effondrement des capacités d’organisation des administrations et de la qualité du travail des fonctionnaires –ce que l’on tait car cela touchent à trois tabous : 1) l’effondrement du niveau de l’école, 2) l’inadaptation de la sélection et de la formation des fonctionnaires, et surtout 3) les modes de gestion en RH à base de techniques ou managériales copiées du privé, de féminisation forcée des emplois, d’accommodements avec la laïcité et l’islam, de promotion de la diversité, donc de discrimination, dans les embauches et les promotions, sur la base de l’ethnie, de la race, de la religion, du sexe et de l’orientation sexuelle, en violation des principes d’égalité et de non-discrimination de notre Constitution.
Le recours aux cabinets-conseils est devenue la panacée parce que les ressources humaines dans l’administration ne sont plus à la hauteur des besoins, et cela peut paraitre délibéré, dans une stratégie de démantèlement de l’État, au nom de l’idéologie néo-libérale qui dénigre le public et porte aux nues le privé, mais aussi au nom de l’idéologie anti-nationale, sur fond de dépossession culturelle et de confiscation identitaire, par le fait du grand remplacement du peuple français et du grand déclassement de la nation française, idéologie qui entend détruire tout ce qui ressort d’une tradition française (voir Refaire d’abord notre administration (VI) : Notre État : bloc d’improductivité, bloc d’incohérences, blocs d’incompétences).
III. L’État à l’encan parce que l’État-Léviathan
Un scandale qu’il faut rapprocher de ces autres scandales qui touchent l’État: l’impunité des hauts fonctionnaires aux emplois fonctionnels jamais responsables jamais coupables, l’absence de gains de productivité de la fonction publique malgré les économies suscitées par les nouvelles technologies, des procédures administratives toujours aussi archaïques, des effectifs de personnels administratifs qui continuent d’augmenter au détriment des emplois de terrain, des durées de travail bien inférieures et des retraites bien plus avantageuses que celles du privé, des déficits publics et une dette qui explosent, la multiplication des agences et autorités administratives indépendantes à la tête desquelles on retrouve la crème de la crème des grands corps de l’État et tout particulièrement les conseillers d’État, et un effondrement général du niveau des aptitudes ou des compétences, surtout chez les cadres, pour ne rien dire de ceux qui passés par la toise de l’ENA, dont le recours aux cabinets-conseils est le signe le plus évident.
- L’entropie qui affecte l’État
Le processus d’entropie qui affecte l’État se décompose ainsi:
- Un profond malaise, d’ordre existentiel, dans certaines administrations d’État, et en tout cas aux ministères sociaux, où les agents sont confrontés, comme dans le reste de la société française à un effondrement de leurs repères et en particulier de leurs repères identitaires, avec des effets de désappartenance et de désaffiliation, ce qui influe sur leur motivation et le sens donné à leur travail.
- L’effondrement des compétences, des critères de compétences et de la capacité à analyser les besoins en compétences, générales et spécifiques, en particulier des cadres, empêchés mentalement de mener certaines missions telles que la prospective et l’analyse stratégique, une gestion des ressources humaines efficace, la conduite de projets), du fait: de l’effondrement du niveau de l’école, du niveau intellectuel ou cognitif, de de la valeur intrinsèque ou symbolique des concours; le recours aux contractuels, aux contrats d’emplois et aux firmes de cabinet-conseil étant, outre le parti-pris idéologique pour le privé, le résultat de ce “bloc d’incompétences”.
- Le remplacement, dans les processus de nominations et de promotions, de critères tenant au favoritisme d’ordre politique (encartage ou appartenance à tel ou tel parti, chapelle politicienne, syndicat dominant, confession religieuse, loge maçonnique), compte tenu de la dépolitisation et de la fin des grandes idéologies, par un critère individuel fondé sur les idéologies identiraristes (diversitaire, féminisme misandre, immigrationnisme, LGBTQ, intersectionnelle, islamo-gauchiste) en particulier au travers de deux politiques ministérielles clairement assumées mais sans base légale- la politique de favoritisme diversitaire et la politique de féminisation des emplois- et singulièrement dans les trois ministères qui se sont à la fois les plus idéologisés et les plus féminisés (professions de médecins, avocats/magistrats et enseignants): Santé-solidarité, Justice et Éducation nationale.
- L’usage, venu du privé et du parapublic, de techniques managériales de harcèlement (rebaptisé mobbing) à l’égard d’agents qu’il est difficile d’affecter à un poste, de contraindre à démissionner, ou d’obliger à travailler (syndrome France Télécom, Pôle Emploi, Conseil Économique et Social).
- Les quatre facteurs précédents provoquent de l’aigreur et du ressentiment dans nos administrations, surtout en France, où l’esprit sans-culottes (couper les têtes plutôt que d’avoir des têtes qui dépassent) n’a jamais disparu, ce qui débouche sur une ambiance de travail délétère faite de détestation du talent, de malveillance sournoise et d’indifférence mortifère.
- L’entropie est l’aboutissement logique dans un ministère centré sur la solidarité, mais dont les principes assurantiels conçus par le gouvernement du général de Gaulle ont été pervertis par le “social”, l’assistanat et l’idéologie du “care”, avec l’avènement d’un État Big Mother infantilisant, déresponsabilisant, étouffant annoncé par Tocqueville aussi bien que Nietzsche et Ortega y Gasset.
- L’État sans Nation n’a plus de boussole ni de guide
Notre État est très affaibli depuis les années Mitterrand et Chirac, parce que l’État n’a plus de boussole qui puisse le guider: ni le peuple rejeté dans l’infâmie du rassis, du moisis, du nauséabond par la gauche moralisante et prêcheuse, parvenue et méprisante, qui comme les petits-bourgeois d’autrefois déteste avec mépris tous ceux qu’elle regarde en surplomb, ni la nation que la droite pudibonde et honteuse, affairiste et comptable, a jeté avec l’eau du bain sale de la mondialisation des échanges.
Avec l’affaissement de la frontière entre une gauche sociale-libérale et une droite libérale-sociale qui se ressemblent, et depuis que les partis de gouvernement socialiste et chiraco-sarkozyste perdent pied aux élections, ceci expliquant cela, et même avant, car les changements de l’opinion publique ont précédé le résultat des élections, la reconfiguration politique s’essaye au centre.
Comme un appel d’air, par le fait du vide et de la vacance politique consécutifs à l’effondrement des repères traditionnels de la ligne droite-gauche, les nouvelles idéologies, qui ont toutes pour particularité d’être anti masculines, antinationales et anti occidentales et de détester la France: son histoire, ses idéaux, sa grandeur, ses héros et le peuple-souche qui en fut le ferment et le porte-drapeau, se sont précipitées pour combler l’absence de lignes de force dans ce ventre mou du centre.